[Entrée n°6] Il joue de l’harmonica, mais il joue aussi de la gâchette.

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Amusante illustration intitulée « The Russians are coming » par Ryan Murray. Félicitation à celle ou à celui qui identifiera le paisible classe Akoula qui s’égaye en arrière plan entre les thons rouges.

Ce n’est pas une question de physique, sachez-le, mais je suis de ceux qui préfèrent les plaisanteries courtes. Récemment, d’autres, tels que les opérateurs de l’intriguant groupe ShadowBroker, semblent avoir fait le choix contraire avec un certains succès que l’on ne peut pas nier. Si l’affaire du ShadowBroker ou les déboires de l’Equation Group ne suscitent chez vous que de vagues réminiscences, je vous laisse quelques éléments ça et pour vous rafraîchir la mémoire. Pour les autres, essayons de tirer quelques enseignements à la lumière des événements qui se sont produits samedi dernier.

A ce sujet, les mieux informés d’entre vous auront peut être déjà consulté le nouveau pamphlet publié par le riant ShadowBroker samedi à une heure où l’aube colore à peine les baies serveur et que les claviers sont encore couverts d’une fraîche rosée printanière. La déclaration disponible ici laisse songeur. Dans un style qui ferait passer Borat pour un écrivain britannique, les auteurs du texte se plaignent du manque d’intérêt que suscite leur vente aux enchères, plafonnée au moment de la rédaction de cet article à environ 937€. Ce qui pèse pas bien lourd, on le concédera.

Évidemment, difficile donc de ne pas comprendre le désarroi de ces âmes en peine. Il faut dire que personne ne semble assez dupe pour investir dans une grossière transaction qui laisse franchement penser qu’elle ne sert qu’à masquer les réelles intentions du groupe à l’origine de cette amusante légende.

Par facilité, suggérons, non sans fondement, que l’affaire du ShadowBroker est une opération d’influence, au même titre que Guccifer 2.0 et les bondissants hacktivistes du groupe Fancy Bear. Pseudonyme qui prête d’ailleurs franchement à sourire lorsque l’on sait que le nom est par ailleurs attribué à un groupe d’espionnage étatique d’origine russe, baptisé APT-28. Cocasse, mais bref, passons. On serait tenté de se moquer de la portée de ces opérations, parfois jugées grossières et sans effets clairement mesurables. A mon sens, il s’agit d’une erreur.

Ces différentes opérations d’influence sont loin d’être grossières et témoignent d’une sophistication croissante qui ne fait plus aucun doute. D’aucuns seraient tentés de dire que c’est en forgeant que l’on devient forgeron, mais puisqu’il s’agit d’un évident lieu commun, je n’en ferais rien. De la dignité que diable. Il y a des légendes qui meurent là bas.

Première remarque, les opérateurs à l’origine de ces opérations témoignent d’une compréhension du contexte culturel et politique de l’audience-cible qui force le respect. Que ce soit dans le cas de Guccifer 2.0 ou de Fancy Bear, les différentes légendes sont élaborées à partir de lieux communs connus, compris et largement admis par l’Internet. Autrement dit, ces avatars sont à première vu globalement crédibles et tombent de moins en moins à coté – ce qui est déjà quelque part un tour de force. Un respect de la norme qui participe largement à la réussite de l’opération et que je serais tenté d’appeler principe de crédibilité (1).

A cela, il faut remarquer l’excellente maîtrise du principe de viralité (2). On notera à titre d’exemple que chaque compte Twitter en charge de la légende s’abonne immédiatement à de grands comptes de média actifs sur l’audience-cible. On pourra aussi arguer à juste titre que nos légendes ne manquent pas d’originalité pour attirer l’attention, que ce soit en participant à des conférences sur le sujet ou bien en répondant volontiers aux demandes d’interviews. Ben voyons. Évidemment, chacune s’inscrive dans une actualité brûlante, ce qui a pour objet de susciter des réactions et donc de l’intérêt.

Deuxième remarque, malgré le scepticisme général d’une poignée d’experts et les différentes critiques émises à l’encontre de ces légendes, les opérateurs continuent à animer chacun d’entre elle avec un zèle qui rappelle les plus belles heures de la Grande Russie. Chacune de ces animations s’inscrivent dans une ligne d’action personnalisée, pour le moins sophistiquée qui facilite leur intégration au sein de l’audience-cible, ce qui paradoxalement participe, à la fois à renforcer chacune des légendes, tout en brouillant les pistes. Si pour le sceptique, le caractère artificiel de ces avatars ne fait pas de doute, pour le autres, c’est à dire 90% de l’audience-cible, la limite devient de plus en plus floue avec le temps, perturbant les repères de chacun. Ce troisième principe pourrait bien être appelé principe de persistance (3).

D’autre part, il faut bien souligner les formidables capacités d’adaptation des équipes en charge de ces opérations de déception. Capacités d’adaptation qui n’en sont peut être pas d’ailleurs, car rien ne permet de dire qu’un volet influence n’est pas systématiquement mise en œuvre à chaque campagne d’espionnage. Sait-on jamais. Capacités qui, associées à une parfaite maîtrise des trois principes présentés plus haut, produisent des résultats pour le moins encourageant.

Quoiqu’il en soit, il est probable que les équipes en charge de ces animations montent en compétence au fil du temps, obtiennent de nouveaux moyens, linguistiques notamment, et bien sûr, gagnent de l’expérience, ce qui va sans doute participer à renforcer la crédibilité à la fois des opérations en cours et des futures que nous risquons bien de peiner à identifier comme telles.

Je serais donc tenté de ne pas faire preuve de suffisance à l’égard de ces avatars, sous peine, dans quelques mois, de rire jaune à mon tour. Autrement dit, on n’est pas sorti de l’auberge.